Errances et déshérences du regard : l’œil de la première modernité

Jean-Claude Vuillemin (Pennsylvania State University)

Au nom de l'admiration, la science dite «nouvelle», au seuil de la modernité, condamne sans appel les errances du regard. Si l'épistémè prétendument classique enferma les corps, la première modernité, sensible aux séductions infinies d'un clin d'œil subreptice, présida à un autre enfermement : celui de l'oeil de chair à l'œil de l'esprit. Pour que «voir» renoue avec la «curiosité du savoir», on va désormais exiger que la vision se fasse avec ces derniers, pour doter le sujet d'une vision allant au-delà du visible. Mettant en question la philosophie scolastique, la première modernité se persuade ainsi que la science résulte d'un état de fait inversement proportionnel à la capacité sensorielle, se révélant de la sorte épistémologiquement révolutionnaire : ce n'est plus parce que l'on voit bien que l'on philosophe mais, au contraire, parce que l'on voit mal. Sans le raisonnement et la sagesse de l'œil de l'esprit, l'œil de chair est irrémédiablement aveugle ou, pire, trompé. C'est cet assujettissement de l'œil errant à la réflexion normée du regard raisonnable dont je propose de rendre compte ici.