Venus volvivaga au XVIIe siècle ou le vagabondage amoureux des libertins

Michèle Rosellini (École normale supérieure de Lyon)

Selon Lucrèce, «l’amour est une plaie vive à l’âme de l’amant, à moins qu’il ne s’en remette, errant, à la Vénus errante» (volgivaga vagus Venere). Le conseil du poète épicurien contribue à l’éthique de la tranquillité de l’âme : pour s’épargner les tourments de l’amour, il faut le consommer à l’état de désir, voire de pulsion naissante, avant qu’il ne se soit fixé sur un être unique. Donc multiplier les rencontres, cueillir les corps et passer outre; l’épicurisme se défie des prestiges de l’imagination, des chimères aliénantes. Ainsi, rien d’étonnant si le XVIIIe siècle applique aux prostituées le qualificatif de « vulguivagues ». La prescription d’hygiène du désir masculin a trouvé là son application stricte : le vagabondage devient immobile et répétitif, il traverse des corps et non pas des espaces. Nous verrons comment le roman libertin du XVIIe siècle, et plus particulièrement le roman picaresque, inscrit cette prescription dans un véritable voyage, un programme de dissipation du désir dans la multiplicité des corps.