Enjeux et détournements de l’injure, “gueuserie” et “vagabondage” dans le Dictionnaire universel de Furetière

Sarah Betelmann (Princeton University)

Vagabonds, gueux, bohémiens, orphelins et autres sans feu ni lieu constituent un personnel condamné au silence dans le paysage social et discursif du Dictionnaire universel. Le vagabond est d’abord le membre de «hordes» d’hommes errants et se caractérise par son oisiveté. Furetière se montre ainsi conforme au durcissement du discours sur le vagabondage qui intervient tout au long du XVIIe siècle; néanmoins, on constate le statut ambivalent du vagabond dans le dictionnaire : dangereux tant qu’il est en liberté, il est réacheminé vers une économie morale dès qu’il entre sous surveillance et devient cible de la charité ou puni aux galères. Mais une lecture attentive révèle un détournement : une anecdote y révèle comment les «premiers Hollandois qui ont commencé à secoüer le joug de la Monarchie Espagnole», «du nom de Gueus que des Courtisans leur avoient donné par raillerie [...] se firent un nom d’honneur» (art. «Gueu»). La question du traitement du vagabondage permet de révéler la singularité du Dictionnaire Universel, à savoir l’attention que porte le lexicographe à l’épaisseur historique et énonciative des mots.